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Perrine Boissier et What the FLOK

(modifié: octobre 2014)

L’autre jour, j’ai reçu un courriel au titre un chouïa provocateur "What the FLOK ?", annonçant une semaine dédiée au monde du libre, à Marseille de surcroît. Proposé à la Friche de la Belle de Mai du 29 septembre au 4 octobre, l’événement s’annonce comme une bouillabaisse vitaminée d’idées, pratiques et propositions conviviales. Perrine Boissier, très impliquée dans le FLOK, a eu la gentillesse de répondre à mes questions sur son parcours créatif et sa motivation dans le libre...

Tu animes le MacGuffin, un laboratoire d’expérimentation sociale... qu’est-ce que c’est ?

> C’est mon espace de « recherche-action » autour de l’ingéniosité et de la poésie du quotidien ! Je l’appelle laboratoire de « MacGuffin », c’est un concept d’Hitchcok utilisé pour désigner tout ce qui peut servir de prétexte à déclencher l’intrigue. C’est l’objet, le mot ou l’événement qui vient provoquer une situation entraînant tout le déroulement de l’histoire. En général, il arrive, il déclenche l’intrigue et on l’oublie tout de suite après parce qu’on se fait emporter par la narration. En fait, je trouve que c’est ce qui se passe tout le temps dans la vie ! Le tram s’arrête inopinément et voilà qu’on discute avec son voisin... Petit à petit, je me suis mise à observer ça autour de moi et à imaginer de nouveaux « macguffin » qui viennent bousculer la routine avec un petit rien (ou un gros !) pour voir tout ce que ça vient provoquer, ou réveiller, ou révéler...

C’est comme ça que j’aborde mon travail de médiation. Aujourd’hui je fais partie d’une association qui s’appelle loffice, dans laquelle on tente d’accompagner les transformations culturelles, éducatives, sociales et économiques pour entrer dans la transition vers une société de « biens communs ». Pour ça, on fait le grand écart entre les politiques et les citoyens, le numérique et le concret, le rural et l’urbain, l’école et le « peer to peer », etc. On ne comprend peut-être pas tout de suite le lien entre macguffin et bien commun, mais finalement, je dirais que le macguffin c’est mon fil rouge, mon outil privilégié. Quand on bricole du mobilier urbain, quand on crée une banque de troc de semences libres dans les rayons d’une médiathèque, ou quand on installe un plateau radio sur la place du centre ville, c’est bien pour créer un petit décalage dans le quotidien, susciter de la curiosité, interpeller, inviter à changer de regard sur son environnement, faire un pas de côté, pour écrire une nouvelle histoire !

Ton intéret pour le décalage, les alternatives, ça vient de ton éducation ?

> Non, pas vraiment, mais on m’a appris à me poser des questions ! J’ai fait des études de design qui m’ont passionnée parce qu’on abordait ça avec des regards sur l’anthropologie, la sociologie, l’art et la philosophie. Quand on est à l’école, on nous apprend que le design c’est le lien entre dessein et dessin, entre l’idée et la forme, la perspective et la concrétisation. J’aimais l’idée qu’en travaillant sur les formes du quotidien, ont puisse influencer, et transformer nos pratiques. Mais malheureusement, je me suis vite rendue compte que ce n’était pas vraiment la réalité du métier, souvent soumis à la dictature de la consommation et du marketing. Je me disais : « on pourrait imaginer comment utiliser nos objets et nos espaces différemment, plutôt que d’en réinventer et d’en produire toujours de nouveaux. »

Alors j’ai cherché des designers qui avaient évité ce piège et qui se penchaient vraiment sur la question de « comment les humains vivent ensemble » (!). J’ai rencontré des designer de services, des acteurs de l’innovation sociale, des communautés qu’on appelle « créatives », des militants, et j’ai constaté que c’était bien là que les pratiques se transformaient. C’est bien là qu’on réinvente les usages (souvent partagés) de nos objets et de nos espaces, de nos médias... J’ai eu envie d’en être : Et si le design ça servait soutenir ces initiatives ? Si on était tous designer ? Après tout, ça veut rien dire être « designer », ça veut dire être « concepteur ». et on voit bien qu’on est plus intelligents ensemble. C’est à partir de là que j’ai cherché à approfondir les méthodes de collaboration, les dispositifs de partage des connaissances, de créativité, de capacitation collective, pour faire de la « co-conception », du co-design !

Ça m’a mené vers les outils de l’éducation populaire, des écrits libertaires, mais aussi vers les cultures libres (les logiciels libres, les licences libres, les dispositifs contributifs etc.). C’est quand j’ai rencontré mes collègues Emmanuel Vergès et Pauline Guignes (avec qui nous avons monté l’office) que je me suis engagée plus fortement dans une approche des cultures libres.

A Marseille, en ce moment, tu es impliquée dans un événement intéressant « What the FLOK ? », mais c’est quoi au juste ?

> « C’est un fait. D’innombrables gestes et initiatives, répartis sur toute la planète, agissent pour améliorer l’état du monde, le faire dévier de sa trajectoire mortifère capitaliste et productiviste. Et pourtant, les sentiments d’impuissance, de fatalisme, voire d’indifférence semblent les plus répandus et partagés, comme si nous étions hypnotisés par le désastre annoncé [1] » 

« What the FLOK ? », ce sont des rencontres entre des artistes, des chercheurs, des médiateurs, des scientifiques, des philosophes... qui réfléchissent aux dérives de nos sociétés et aux alternatives qui existent ou qu’on peut proposer. FLOK, ça veut dire Free Libre Open Knowledge, c’est un terme emprunté au projet de FLOK Society, proposant un modèle de société basé sur la non propriété et le libre partage des connaissances de l’agriculture à la recherche scientifique, en passant par l’éducation, le commerce, la culture, etc. Tout est passé au prisme de la libération des données et des savoirs.

Nous proposons une semaine d’atelier-débat-performance-exposition-fête, accueillis par trois structures de la Friche de la Belle de Mai, mais autogéré par les participants. Tout le monde participe à l’organisation, à la médiation et au contenu de la semaine : le programme est ouvert, il y a une assemblée par jour pendant laquelle tout le monde peut proposer un atelier pratique, une discutions, une actions collective.... Ces méthodes d’auto-organisation et de contribution libre inscrivent l’événement dans ces mouvements Hackers, Do It Yourself, Fablabs, Tiers-lieux, etc. où on « apprend en faisant » pour se réapproprier des savoir-faire, des outils et des techniques traditionnelles et numériques. Par exemple, on réapprend à coudre, à bricoler, à bidouille de l’électronique, on apprend à coder, à faire de la programmation, pour comprendre comment ça marche un ordinateur et ce fameux réseau internet... Alors on se rend compte qu’on peut vraiment faire ce qu’on veut de ces technologies qui semblent mener notre société à la baguette !

Mais ce n’est pas que des trucs de geek ! Interrogeant le champ plus large des cultures libres, on peut tisser des liens entre le combat de la conservations des semences libres et les logiciels libres, entre le revenu universel et gittip, entre les droits d’auteurs et les licences créatives commons, etc. Comment les logiques des cultures libres se retrouvent dans des formes d’alternatives à tous les niveaux. Le droit d’accès à la connaissance, l’auto-gestion, l’autonomie alimentaire et énergétique, l’économie du don, se trouvent liés aux logiques des cultures libres contre la propriété intellectuelle, le brevetage, les monopoles, pour toujours plus de biens communs. Mais est-ce que, de tout ça, on peut en faire une société ? Voilà ce qui nous motive pour se rassembler cette semaine.

Selon toi qu’est-ce que l’Internet et ce qui va avec permet à ton avis qui n’était pas possible avant ?

> Pour moi les cultures libres, c’est vraiment une prise de conscience. Je faisais partie de cette grande masse qui se méfie d’Internet, des tablettes, des smartphone, parce que ce sont les supports des médias aliénants d’une société que je refuse. Je ne trouve toujours aucun intérêt dans le numérique en tant que tel, mais quand j’ai compris qu’on pouvait le bricoler comme une étagère et apprendre à en faire ce qu’on veut, j’ai changé de regard sur tout ça. Les outils numériques ne sont que des outils, et pourtant ils ont envahit nos quotidiens en prenant une place sociale bien trop importante pour ce qu’ils sont ! Alors depuis quelques mois je me dis : plutôt que de les fuir, attrapons-les, transformons-les, passons-les au crible de nos exigences éthiques ! Faisons des choix de ce que nous voulons ou pas, mais faisons des choix éclairés !

[1]Contre la fascination du désastrehttp://www.monde-diplomatique.fr/ma..., Mona Chollet, Manière de Voir n°136, Août-Septembre 2014.

(Octobre 2014)






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