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Okeanos - Grec du dedans

(modifié: août 2012)

Que dire d’autre de la Grèce si ce n’est que depuis que j’ai découvert ce pays il y a une dizaine d’années, c’est chez moi avant tout autre lieu : pas un jour ne passe sans que j’y pense. Avec bonheur toujours et avec tristesse depuis que cette crise les frappe.

Paris-Athènes, trois heures d’avions et une réalité affolante sur laquelle nous renseigne mieux que tous les médias le blog précieux Okeanews. Son auteur, Okeanos, a bien voulu se poser un moment et causer avec La Seiche.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

>Sur la toile, je suis Okeanos. Après des études d"ingénieur et un début de thèse, j’ai choisi la voie de la société de service parisienne par défaut. Le syndrome "gagner ma vie, peut-être acheter une maison et un chien et espérer une retraite". Après avoir bourlingué pendant une petite dizaine d’années à travers la France, changé une demi douzaine de fois d’employeur, et tenter de prôner en interne l’utilisation de l’open source, j’ai claqué la porte pour tenter l’expérience de l’indépendance et me concentrer uniquement sur les possibilités technologiques offertes par le monde de l’open source. Et j’ai pris la Grèce en pleine tronche, en plein cœur. J’ai donc décidé de revenir en Grèce, en pleine crise, par amour pour ce pays, par solidarité aussi. Je me partage donc entre les 2 pays !

Depuis quand existe OkeaNews et qu’est-ce qui a déclenché la naissance de ce travail ?

> OkeaNews existe depuis 6 mois maintenant. Je suivais l’actualité grecque depuis 2010 et un voyage mémorable (de l’intérieur, bien loin des hôtels) qui m’a fait me rappeler ce que voulais dire accueil, gentillesse, simplicité et ... crise. Je suivais le mouvement des Indignés de Syntagma en juin 2011 depuis la France et je suis arrivé en Grèce juste après le bombardement de gaz lacrymos de fin juin (2800 lacrymos en une seule journée, dont une partie périmées). Je me souviens avoir vu les images des médias grecs indépendants et en revenant en Grèce en juillet, j’ai beaucoup échangé avec mes amis sur place, qui m’ont raconté ces "2 jours où le gouvernement a déclaré la guerre à la population". J’étais effondré. Par ce déni démocratique et par les commentaires des médias grecs et étrangers.

C’est à ce moment que l’on a beaucoup parlé de ces grecs paresseux, fraudeurs et tricheurs. Rien de ce que je pouvais lire dans les mass média ne reflétait ce que je voyais en Grèce. Je lisais déjà avec beaucoup d’attention le blog d’Olivier Berruyer sur les crises et un jour, il a lancé un appel à l’entraide et je lui ai proposé de témoigner de l’intérieur sur la Grèce. Il a accepté et j’ai posté de manière régulière. Un jour d’octobre 2011, lors d’une manifestation monstre qui s’est terminé en bataille rangée entre le PAME (parti communiste) et le "black block", j’ai tenté de couvrir en mode "live" les événements et c’est à ce moment que j’ai compris la limite d’être tributaire de l’accès à l’outil de diffusion. J’ai donc pris la décision de créer Okeanews. Après 3 semaines de travail intensif, j’ai mis en ligne et j’ai aujourd’hui une petite communauté régulière qui suit l’actualité grecque depuis ce site.

Entre la région des Zagorie, les îles et les villes comme Athènes ou Thessalonique il y a bien évidemment plusieurs sensibilités. Est-ce que tu sais si cette crise est seulement urbaine ou vraiment nationale ?

> Cette crise est nationale (ce n’est d’ailleurs pas une crise grecque mais les retombées de la crise de 2008), aucun doute là-dessus. Les commerces ne ferment pas qu’à Athènes. J’ai des contacts un peu partout en Grèce et le constat est le même quelque soit la région : quand les salaires et les retraites baissent et que des nouvelles taxes font leur apparition (sans trop savoir ou repart l’argent d’eilleurs), cela touche toute la population. Quand on met en place une imposition sur les revenus dès 5000€ de revenus par an, les plus faibles n’ont plus de quoi vivre. J’ai un ami qui n’est plus payé depuis 6 mois, mais qui continue chaque jour à aller bosser. Il sait qu’en quittant son travail il n’a aucune chance d’en retrouver un. Alors il poursuit en croisant les doigts pour que la boite ne ferme pas et lui rembourse un jour ses salaires. Une amie travaille pour 445€ par mois. Dans une ville, Athènes, ou les prix sont les mêmes qu’en France, je pense qu’il est simple de comprendre le drame qui se joue.

Beaucoup de jeunes repartent chez leurs parents, en campagne. Quand je dis jeunes, c’est de 18 à 40 ans... Par exemple, un couple d’ami, 1 bébé de 1 an tout juste et un autre en route, est reparti vivre chez leurs parents avec une soeur. Le magasin a perdu des clients et est en passe de fermer. Les 80 000€ euros investis par mon ami avant la crise pour agrandir et renover le magasin ont détruit tout espoir de rendre l’affaire viable. De plus, l’Etat qui devait prendre une partie de l’investissement a changé d’avis avec la crise. Ils ont donc décidé d’avancer coûte que coûte, de faire des enfants malgré la crise et je crois que c’est justement ce qui les sauve en partie : ils se concentrent sur l’essentiel : le sourire d’un enfant et la famille. Des histoires comme celle là, il y en a des milliers en Grèce.

Dans les villes, le problème est principalement le coût de la vie. Un café frappé à 3.6€ hier à Syntagma était au-dessus de 4€ voire 5€ il y a encore 4 mois. Il semble que les prix commencent à baisser mais avec un salaire minimum c’est juste impossible de vivre. Alors la campagne et la perspective de partager un potager se discute de plus en plus pour ceux qui ne trouvent pas de travail. Il y a quelques semaines, une offre d’emploi a fait le tour de la grèce. Pas pour l’emploi proposé mais pour le nombre de candidatures : 650. 650 candidatures pour 1 poste. Et toutes ces nouvelles lois qui remettent en cause les droits des salariés permettent aux patrons sans scrupule de profiter de la crise en laissant entendre que la situation est difficile pour eux. Certains en profitent. Mais la grande majorité trinque.

Dans les îles, l’hiver a été très très rude. A cause de la diminution des rotations des ferries. Il devenait compliqué pour certains d’aller voir le docteur par manque d’argent pour payer l’essence. Une amie boulerversée m’a raconté l’histoire d’un de ses amis grecs, un petit vieux, l’oeil malicieux, fou de musique et bon vivant. Elle a appris sa mort quand elle a su qu’il avait été enterré loin de son île, à Athènes, dans la fosse commune. L’hôpital de l’île (sans chauffage l’hiver, tout comme les écoles) n’a pas pu le soigner et il a été transporté à Athènes, mais trop tard. Sa famille n’ayant pas les moyens de rappatrier le corps, il repose désormais loin de chez lui.

Cet hiver, le propriétaire de notre logement a réduit la consommation de fioul, qui avait explosé (et qui est annoncé en hausse pour octobre prochain). Il faisait 14°c dans l’appartement (de 2H à 4h de chauffage par jour), avec pas mal d’humidité. Mais nous avions un toit. Beaucoup n’ont plus cette chance et vivent désormais dans la rue. Plus de 20 000 grecs se sont retrouvés sdf à Athènes a cause de la crise. Pour les touristes venant de Paris, de londres ou de Berlin, cela ne doit pas les choquer. Pour les grecs, c’est un drame immense car il n’y avait jamais eu de sdf à Athènes, hormis les rares qui choisissent cette vie d’errance. Les suicides et la toxicomanie ont explosé également, du fait des dépots de bilan et des pertes de tout avenir et de tout rêve. Mais certains ont osé dire que le taux de suicide reste plus bas que le taux français : une façon de laisser supposer que parce que cela n’est pas encore si grave, finalement, on peut laisser faire.

Je pourrai en écrire des kilomètres sur cette crise, sur cette population que je ne veux plus quitter, sur ce pays qui s’oriente vers une crise humanitaire. Des centaines d’histoires. Okeanews est né de cela : de cette colère qui montait en moi de voir cette réalité et ces gens meurtris par ce que l’on racontait d’eux. Chaque jour, il me suffit d’aller faire mes courses pour que l’on me parle d’une histoire nouvelle. De tel cousin ou frère parti tenter sa chance au Canada ou en Australie. De tel neveu qui gagne désormais 2800€ par mois à londres mais à qui la Grèce manque. Les gens veulent parler, échanger, que cela se sache. Alors il faut rester et faire ce travail. Et espérer que le prochain gouvernement puisse vraiment engager les mesures qui permettrons à la Grèce de se sortir de ce diktat de la troïka. Et espérer que la classe politique responsable depuis des decennies de ces errances soit jugée pour de bon.

Est-ce qu’il y a un parti écologique en Grèce ? Et ce sujet est-il lié aux alternatives dans l’esprit des gens ?

>Il y a un parti écologique en Grèce, mais il est vraiment minoritaire. Il l’a en tout cas été lors des dernières élections, puisqu’il n’a pas obtenu les votes nécessaires (3%) pour rentrer au parlemnt. Mais je crois que l’écologie n’est pas vraiment la priorité actuellement pour la plupart des gens, même si une certaine partie de la population y est attachée. D’une manière générale, et c’est ce qui m’avait frappé en Grèce, c’est le manque d’intérêt pour la cause écologique de base. Le souvenir de ces 2 jeunes qui balancaient leur mégot de cigarette dans une eau turquoise à Paros est resté dans ma mémoire. Il semble que beaucoup ne voient pas le trésor qu’est la côte grecque. Heureusement, un certain nombre d’activistes et de citoyens tentent de protéger les plages en les nettoyant etc. J’ai le souvenir de cette plage ou un patron de bar protégeait les nids de tortues pour que les touristes ne dérangent pas les oeufs.

Je ne saurais pas répondre sur le lien entre écologie et alternatives. Bien que très attaché à la cause écologique, il est vrai que c’est un sujet que je n’ai pas vraiment creusé. Par contre les alternatives existent : la Grèce est historiquement un pays ou la présence anarchiste est importante. Il suffit de se balader à Athènes et ailleurs pour voir fleurir les messages et les slogans. La mouvance alternative est très forte, et à mon sens, est en train d’exploser avec la crise.

Qui sont les principaux acteurs de la mouvance alternative ?

> Je dirai : toute la Grèce qui subit la crise, et principalement les jeunes ! La crise a obligé beaucoup de grecs à changer leur attitude et à mettre de côté ce "chacun pour soi". De nombreux mouvements ont vu le jour. Un des plus important est la "révolution des patates" qui souhaite proposer aux producteurs de pommes-de-terre de vendre en direct et sans intermédiaire à une population en recherche de produits bon marché (et grecs). Les producteurs qui voyaient les grossistes acheter leur produits pour moins cher que le prix de production ont préféré vendre à prix coutant : tout le monde étant gagnant.

Un autre exemple est Tutorpool  : une plateforme ou chacun peut proposer ses compétences pour donner des cours gratuits aux élèves et aux étudiants directement impactés par la crise du fait des réductions des budgets de l’éducation. Le mouvement Boroume également est un de ces exemples de transformation de la société grecque : redistribuer les surplus des restaurants, magasins et hôtels aux plus démunis. Ce mouvement fonctionne encore très bien aujourd’hui et par exemple, un des grands hôtels de la place Syntagma offre 40 repas par jours.

Dans certaines iles, des monnaies parallèles ont fait leur apparition. Des monnaies d’échange de services : 1h de ménage contre 1h de consultation médicale par exemple. Les potagers ont refait surface, les poules et les lapins aussi. Plus par contrainte que par choix ceci dit mais certains n’hésitent plus à dire que finalement, ils sont retournés à la "vraie" vie. Mais la vie est plus difficile dans les îles du fait de l’éloignement, surtout hors saison.

Un nouveau mouvement pourrait également transformer profondemment l’agriculture biologique en Grèce, voir mon article sur la révolution agricole alternative.

Il semble que la souris de laboratoire européen des cures d’austérité se transforme en rat des champs des solutions alternatives.

Pour approfondir l’analyse de cette crise, n’hésitez pas à vous plonger dans La stratégie du choc de Naomi Klein chez Actes Sud - c’est long mais ça vaut la peine !






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