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Christophe Bellec - avec les entrepreneurs

(modifié: février 2012)

Entretien avec Christophe Bellec de Cesam-Oxalis, une coopérative en Limousin qui accompagne les entrepreneurs alternatifs.

>> Par votre éducation et votre milieu étiez -vous familiarisé avec un fonctionnement plus solidaire ou disons plus éthique ?

Pas vraiment, non. J’ai grandi dans un cadre familial très classique de classe moyenne. Mes parents sont certes issus du monde paysan mais ont toujours vécu en milieu urbain, sans activité militante ou syndicale. Et mon parcours scolaire et professionnel m’a clairement emmené ailleurs : école d’ingénieurs puis spécialisation en gestion des ressources humaines, carrière de cadre dans les grandes entreprises, bref rien pour inciter à prendre part à un autre projet de société, au contraire !

Mon changement de parcours est le résultat d’un processus plus « cérébral » que « physique », une prise de conscience liée à des lectures plus qu’à des rencontres fortes, des chantiers ou des alternatives concrètes (comme c’est le cas souvent). Je me suis plongé dans la décroissance plutôt par la théorie que par la pratique (même si j’ai mis en œuvre aussi très vite). J’ai fait le saut avant même de savoir ce qu’il y avait de l’autre côté  : c’est après coup que j’ai découvert la richesse des alternatives sociales, humaines ou écologiques déjà à l’œuvre, des choses complètement invisibles dans mon milieu d’origine.

>> Par quelle porte êtes-vous entré dans la vie active ?

J’ai suivi le parcours tout tracé par mes études : j’ai travaillé 10 ans comme cadre dans l’industrie (automobile, puis électroménager), toujours en usine. J’ai observé de très près les dégâts humains liés à la mondialisation financière, une machine infernale à broyer l’humain dont les « rouages » eux-mêmes collaborent (consciemment ou inconsciemment) à leur propre destruction. J’ai connu le dépôt de bilan de Moulinex, une des expériences les plus importantes dans ma prise de conscience de l’absurdité du système.

C’est à cette époque que j’ai repris des études pour travailler dans les ressources humaines, en me disant que je pourrai apporter mes compétences et ma sensibilité dans les entreprises où je travaillerai. Mais peu de temps après, j’ai bien compris qu’il n’y avait rien à faire de l’intérieur, et qu’être plus humain en tant que cadre revenait à accompagner le mouvement sans rien y changer, en le rendant moins indolore. On me payait pour anesthésier ou enfumer les gens en fait, et plus j’étais humain et plus c’était efficace pour l’entreprise... Arrivé là je ne pouvais plus me cacher ma responsabilité personnelle à entretenir et huiler la machine infernale, et j’ai décidé de prendre la tangente, d’un coup. Vers quoi, je ne le savais pas, mais au moins j’arrêtais de nuire.

>> Qu’est-ce qui vous a décidé à intégrer une coopérative comme Cesam-Oxalis ?

C’est une rencontre en fait. Après mon départ de l’industrie en septembre 2004 je me suis installé à côté de Limoges, dans une région que je ne connaissais pas (mais dont la culture rurale me semblait pertinente), avec l’envie de repartir de la page blanche et de me dire que je trouverais bien le moyen de rebondir sur autre chose. Très vite j’ai croisé la dynamique alternative du Plateau de Millevaches, et j’ai compris que c’était de ce côté là qu’il fallait creuser pour moi.

Cela faisait deux mois que j’étais arrivé en Limousin que le Réseau d’acteurs (devenu peu après De Fil en Réseaux) m’invite à une rencontre d’information qu’ils ont organisée avec la venue de membres de la coopérative d’activités Oxalis, installée en Savoie. Dès la fin de la journée j’ai su qu’il y avait quelque chose qui me parlait dans ce type d’initiative. Le principe de base (une entreprise qui accompagne des entrepreneur-e-s à tester et développer une activité économique dans un cadre collectif) fait écho à ma culture d’entreprise, mais j’y trouvais justement ce qui m’avait manqué avant : quelque chose de basé avant tout sur la personne et l’humain, sur des bases de démocratie directe, sur une articulation individu/collectif qui aide chacun à devenir plus autonome.

Alors à l’issue de cette rencontre j’ai pris part au travail de réflexion du groupe qui s’était créé sur le Plateau. J’ai également pris le temps de rencontrer plus longuement Oxalis chez eux en Savoie. Au sein du projet local j’ai vu comment trouver ma place et mon rôle, celui d’animer et d’organiser la vie du groupe, d’accompagner les porteurs de projet sur les dimensions économiques et commerciales. Je recycle en fait tout un ensemble de compétences acquises dans mes formations et mon parcours antérieur, en les mettant au service d’une initiative qui a (enfin) du sens. Après un an j’ai franchi le pas complètement dans le projet de l’association Cesam de création d’une antenne locale d’Oxalis, dans l’idée de créer ainsi mon propre emploi. Ce qui a pris une année de plus : la coopérative Cesam-Oxalis a vu le jour en octobre 2006. Cela a pris un peu de temps car il y avait à la fois un cheminement local mais aussi au sein d’ Oxalis, qui n’existait qu’en Rhône-Alpes, et se demandait si c’était pertinent de créer une antenne en Limousin. C’est une illustration du processus démocratique au sein d’Oxalis, il faut que les choses mûrissent, que les personnes s’approprient les choses.

>> Quelle est la contribution que vous pensez apporter à un changement de société ?

Dans nos réseaux affinitaires j’observe que chaque structure contribue à la fois de manière globale à un « vivre autrement » (transformation sociale, éducation populaire, transition écologique) et aussi de manière spécifique sur un objet plus précis. Par rapport à ce « vivre autrement », notre contribution spécifique à Oxalis est celle de rendre possible un « entreprendre autrement », une catégorie incluse dans le thème plus large du « travailler autrement ».

La coopérative accueille principalement des entrepreneur-e-s individuel-le-s, des personnes qui souhaitent créer avant tout leur emploi, avant de créer une « entreprise ». Il n’y a pas de collectif de travail, plutôt un collectif d’entraide, d’accompagnement croisé, de mutualisation de moyens (pour les aspects administratifs et comptables par exemple), mais qui reste un collectif à distance : au quotidien les personnes exercent seule leur activité.

Mais même à distance ce collectif reste bien un moyen de grandir en autonomie, d’augmenter ses chances de vivre de ses projets et de ses activités économiques. Dans l’univers très individualiste de la création d’entreprise, Cesam-Oxalis offre une alternative à l’indépendance (qui est un leurre) en misant sur l’interdépendance, sur le lien à l’autre. Et d’ailleurs on accueille de plus en plus de projets collectifs (2 ou 3 personnes s’associant sur une même activité, ou une personne démarrée qui en associe une autre pour se développer). On trouve ça très bien, ça va dans le bon sens justement : on construit du collectif « par le bas », en partant des motivations et des besoins des personnes, pas « par le haut » en parachutant des initiatives dans lesquelles on demande aux personnes de s’intégrer sans leur demander leur avis.

>> Qu’est-ce qui vous plaît dans le travail en coopérative ?

De manière globale j’y retrouve une réelle volonté de fonctionnement démocratique et « horizontal », sans hiérarchie. Et ce ne sont pas que des mots, on essaie en permanence de faire participer au maximum chaque coopérateur-trice. Dans les faits c’est plus difficile, à la fois parce que à la base c’est difficile de réfléchir et de décider à 50 ou 60 personnes (on expérimente plein de choses, c’est à la fois excitant et frustrant), parce que les entrepreneur-e-s ont déjà beaucoup d’énergie et de temps à mettre dans leur activité individuelle, et aussi parce que le fonctionnement d’une coopérative d’activités c’est assez complexe. Mais même si c’est difficile on arrive à mettre en œuvre des formes d’intelligence collective assez incroyables, je n’ai jamais vu ça ailleurs ! De manière plus spécifique Oxalis m’offre un cadre très libre pour m’épanouir et me développer, à la fois sur le plan professionnel et personnel. Tout bouge en permanence, pas une journée ne ressemble à l’autre, j’ai toute ma place dans l’organisation ou les prises de décision, c’est assez génial !

Le revers de la médaille c’est que je frise en permanence la rupture, un problème classique des structures réellement collectives : on est sollicité sur plein de sujets différents, dans plein d’espaces collectifs, et derrière l’intention démocratique se trouve parfois la surchauffe, le rétrécissement de la vie personnelle. Il va falloir qu’on trouve, dans Oxalis comme dans les autres structures alternatives, des moyens de rester démocratiques et collectifs tout en ne « cramant » pas les personnes qui les font vivre. On finirait par vivre personnellement l’inverse de ce pour quoi on se bat au niveau sociétal...

>> Aujourd’hui, quelle est la dynamique de Cesam dans la région Limousin ?

Cesam c’est aujourd’hui 14 entrepreneur-e-s sur les 3 départements du Limousin et le sud de l’Indre (où un projet d’antenne locale est en cours de réflexion d’ailleurs). On retrouve des activités assez variées, dans le champ de l’artisanat (taille de pierre-sculpture, menuiserie, métallier d’art), des services aux professionnels (plusieurs entrepreneur-e-s dans la communication écrite et audiovisuelle, mais aussi une accompagnatrice en création d’AMAP, un designer consultant, un éco-paysagiste arboriste-grimpeur), du commerce ambulant (épicerie bio itinérante) et du e-commerce (vente de bières artisanales par internet).

De manière globale Oxalis rassemble 150 personnes, ce qui crée un réseau sur lequel peuvent s’appuyer les 14 de Cesam : échanges de pratiques et d’idées sur son métier, formations, développement commercial à plusieurs... Cesam participe au niveau local à des dynamiques alternatives sur les questions d’accueil et d’accompagnement, en particulier sur la Montagne limousine au sein de De fil en réseaux, mais aussi à l’échelle du Massif central avec d’autres associations et coopératives.

(février 2011)

Infos sur internet : Cesam Oxalis et De fil en réseaux.






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