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(19 avril 2011)

La peur de la nature

Tout récemment Luc Ferry n’affirmait-il pas dans les pages du Figaro que "La nature, aujourd’hui encore, demeure notre principale ennemie" ? (voir l’article d’Hervé Kempf sur Reporterre).

La peur de la nature est le titre d’un petit livre pas banal où l’auteur rêvasse sur ce qu’est la nature en tentant de voir pourquoi nous la traitons si mal, y compris quand nous pensons la protéger...
Des fragments, des hypothèses, un jeu de mots, des images flottantes et, lentement, au rythme où les vraies choses prennent vie, l’image se précise. En voici un fragment, pour le plaisir...
Parlant des marais, des grouilles, des friches et autres lieux confus, brouillasses, puants, gluants et visqueux à souhait.

"Terreur de l’organique. C’est le maître slogan peint en lettres invisibles sur nos tracteurs, gravé au fronton de nos tours, tatoué sur le coeur de nos grands technocrates. Nettoyez-moi tout ça ! Il y a tant de belles choses dans la nature, pourquoi montrer, et surtout pourquoi garder celles-là ?

Parce que justement elles sont le plus beau miroir de nos craintes. La nature y manifeste tranquillement son inhumanité. Pour une civilisation qui aime à croire que l’homme est le chouchou de la nature puisqu’elle lui a donné le plus gros cerveau, il y a là comme un rappel qu’elle pourrait bien avoir, après tout, d’autres préoccupations. Ou alors, pas de préoccupations du tout, aveugle et sans soucis, dépourvue de sentiments...
En tout cas prête à tout, même aux plus infâmes grouillements pour parvenir à des fins qui peut-être même n’existent pas.

La nature n’est pas regardante sur les moyens. S’il faut des gros yeux globuleux, il y aura des gros yeux globuleux. Si la tripe se voit un peu trop aux plis de la peau du ventre, tant pis pourvu que ça marche ! Si les poses sont obscènes, l’essentiel est que l’espèce continue. Carapaces, pinces, lanières, cartilages et suintements en même temps que couleurs, chatoiements et feuillages.

La sorcière nature n’a que faire de notre regard, qu’on la voie comme une vieille terrifiante ou comme une belle jeune fille, elle s’en contrefout, puisqu’elle est les deux et bien plus encore.

La beauté de la nature est dans la relation que nous entretenons avec elle. Chacun trouve beau ce qui correspond à son organisation émotionnelle. Et laid ce qui la choque. Tout ceux dont la formule émotionnelle rejette l’organique sont condamnés à avoir peur de la nature.
Celle-ci nous offre des spectacles qui obligent à se rappeler que si on nous ouvrait le ventre on en trouverait de semblables. En nous vit et travaille, l’organicité impudique de la nature. Dans une société où l’un des grands mythes inconscients est que nous sommes de purs esprits, rationnels, clairs et quasiment métalliques."

in La peur de la nature, François Terrasson, éd. Le Sang de la Terre, 2007, p. 118-119.

Cette même analyse se retrouve dans la conclusion de Le sol, la terre et les champs de Claude et Lydia Bourguignon : "C"est dans la noirceur des marais et dans l’ombre des forêts que se trouvent les réponses aux questions que se pose l’humanité. C’est dans ce que nous rejetons et détruisons depuis des millénaires que se trouvent les fondements de la prochaine civilisation." (même éditeur, 2009, p. 208).

Ombres et imperfections... chère éloge de l’ombre !

On retrouvera dans les pages de F. Terrasson le parallèle limpide autant que glaçant entre la façon dont les femmes, les artistes, les enfants, les émotions (surtout les négatives !), les friches, les animaux, les plantes, les semences, les sols, bref la nature, c’est-à-dire tout ce qui échappe à l’injonction de l’homme, sont largement traités par une partie dominante de l’humanité.
On se reportera utilement et éventuellement d’urgence aux ouvrages de Michel Odent, Le fermier et l’accoucheur, Coline Serreau, Des solutions durables pour un désordre global.

Eva Wissenz
avril 2011






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