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(1er décembre 2012)

Et l’armée alors ?

"Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, les armées du monde se penchent sur leur reconversion." (p. 45) C’est vrai, après tout, depuis que le service est volontaire, elle est passée où l’armée ? Qu’est-ce qu’elle en fait de la crise climatique ? Et bien figurez-vous qu’elle s’y intéresse et de près même d’une façon aussi étonnante que paradoxale.

Les missions militaires au service de la biodiversité est un ouvrage d’une centaine de pages, dense et blindé (sans mauvais humour) de références que Sarah Brunel a vraiment bien fait d’écrire. D’une neutralité parfois énervante, ce texte éclaire une partie mondiale très importante qui est en train de se jouer sans notre consentement. M’y plonger m’a permis de réfléchir un sujet totalement absent du débat actuel sur la gestion de cette crise du vivant : à savoir, le rôle de l’armée dans tout ça ?

Selon l’un des multiples rapports officiels cités dans ce livre, "30 pays se fournissent pour plus d’un tiers de leur consommation en eau potable en dehors de leurs frontières" (p. 11), ce qui signifie une énorme potentialité de conflits vu l’importance vitale de l’eau. Et page suivante, "[...] les conflits dans le monde ont augmenté, passant de 272 en 1997 à 365 en 2009 [dont] 80 étaient directement liés aux ressources, se positionnant au 2e rang après les conflits idéologiques." Vous avez bien lu.

A priori, la force de résolution des conflits c’est l’armée, représentante légale de la loi du plus fort habilement nommée "raison d’État". Or, il "est estimé que les missions militaires et les guerres sont les activités les plus polluantes et les plus destructrices qui soit pour l’environnement. Les impacts des conflits sur l’environnement sont très bien documentés et peuvent être de diverses natures : directs, indirects ou institutionnels." (p. 36).
Les impacts directs c’est par exemple quand l’armée américaine balançait de l’agent orange régulièrement pendant 10 ans sur les populations vietnamiennes, les indirectes c’est quand les gens détruisent un environnement pour survivre à un conflit, et les institutionnels c’est par exemple la fermeture des parcs nationaux, comme ce fut le cas au Rwanda pour que les populations puissent s’y réfugier. Comment donc penser confier une quelconque mission de protection à ces gars ? Patientez encore une minute, ça vient.

A lire ce livre et l’impressionnante liste dressée de traités et conventions de protection de la biodiversité signés dans le monde, je me suis prise à rêver car si tous ces papiers avaient abouti aux mesures annoncées dans les délais impartis, nous serions en bonne voie d’être sortis de l’auberge, ce qui n’est pas le cas. Il y a une sacrée différence entre ce qui se signe à l’international et la politique menée sur le terrain par chaque pays... d’autant que l’un des freins majeurs à l’avancée écologique est la corruption des états. Pour préserver des intérêts choisis, les états persistent dans des pratiques nuisibles mais sont prêts à envoyer leurs armées réparer les dégâts. Absurde, certes mais bien réel et c’est ce qui se passe.

Car voilà, d’un point de vue politico-stratégico-militaire, le monde est un plateau de jeux d’échecs. Une case, un pays. Et chaque composant de la partie qui se joue entre dominants évidemment est une pièce, c’est-à-dire un morceau, une ressource - non pas vue dans toutes ces relations avec son environnement mais vue comme un produit.

> Ainsi, le produit "eau" qui coule librement et passe par trois pays en conflit pourrait être protégé par des forces armées, n’est-ce pas ?

> Ainsi, après nous être mis à "protéger" la nature avec les premiers grands parcs nationaux du 19e siècle, nous disposons aujourd’hui d’une liste de "points chauds" (ou hot spot en anglais) que vous pouvez consulter sur le site de Conservancy International. Ces points sont des trésors de biodiversité - comprendre des endroits où l’homme est encore très peu intervenu, et ces produits "lieux" pourraient eux aussi être protégés par des forces armées, n’est-ce pas ?

> Ainsi, toutes ces terres agricoles ou forestières achetées par des philanthropes (Benetton en Patagonie par exemple) ou par la Chine en Afrique pour nourrir ses propres populations... vous pensez bien que les locaux ne voient pas ça d’un bon œil, et donc le produit "terre" lui aussi pourrait être protégé par des forces armées, n’est-ce pas ?

> Enfin, il y a tout le trafic illégal lié au produit "naturel" : biopiraterie, trafic d’animaux, etc., que les armées pourraient réguler. Il n’y a qu’à voir leur succès avec les narco-trafics pour s’en convaincre, mmm ?

> Autre problème, si le produit "biodiversité" commence à être pensé comme un produit "patrimoine commun" dont seuls quelques états supérieurement éclairés reconnaissent la valeur essentielle, n’est-ce pas la porte ouverte à l’ingérence, à un autre colonialisme, encore ?

Toutes ces hypothèses sont des réalités et de puissantes motivations actuelles pour les armées. Après l’aide humanitaire, l’aide écologique. Ce qui commence bien évidemment par un relookage... en vert. Voyez plutôt.

> Très généreusement, par exemple, l’armée américaine largement étudiée par l’auteure, a fait don (oui, don), après la guerre de 450 ruches à des familles afghanes pour qu’elles puissent produire leur miel (p. 85).

> Depuis quelques années déjà, certaines armées européennes ont transformés nombre de leurs terrains en "zones naturelles protégées" type Natura 2000 avec réception des fonds européens qui vont avec et week-end portes ouvertes réguliers.

> En France, on compte 2500 agents chargée de protéger l’environnement, en lien direct avec le ministère de l’Environnement (p. 29). Vu ce qui reste de sauvage à protéger dans l’Hexagone, on se doute qu’ils sont surtout actifs en Outremer.

J’arrête là cette liste dérisoire car le plus beau de l’histoire le voici : des centaines de gratte-papiers, think tank et spécialistes complètement déconnecté des liens entre corruption, injustice sociale et misère environnementales, accouchent de séries de lois contraignantes qui obligent les militaires à détruire propre. En gros les gars vous y allez mais vous remettez en ordre après.

Mais, euh, dites messieurs et mesdames les expert-es, vu que nous savons bien que "La destruction d’un écosystème - dont dépendent généralement des populations - est bien souvent irréversible, tout comme les bienfaits et services qu’il prodiguait" (p. 37), pourquoi ne pas anticiper et se triturer le cerveau à éviter les conflits  ?

Business is business ma chère et c’est une hypothèse que cette étude n’envisage pas. En un sens tant mieux comme ça on fait vraiment le tour de l’absurdité complète de la chose sans se laisser distraire. Au contraire, l’auteure voit là une opportunité de dialogue entre associations environnementalistes et militaires qui, eux, ont une capacité logistique énorme pour des missions de "protection". Comme par exemple ces Parcs pour la Paix - et ce n’est pas une blague - où une ressource est partagée naturellement par plusieurs pays en conflit et qui sont bien entendu surveillés par des techniques militaires de haut vol, la question de l’usage de ces données restant posée.

Vous me direz que l’armée peut aussi être utile dans "la prévention du terrorisme agricole et environnemental" (p. 95) ? Certes.
Mais alors où commence la lutte contre ce terrorisme quand il est de notoriété publique que les fabricants actuels des pires destructeurs de l’environnement qui soient (pesticides, PCB, OGM, etc.) sont très souvent des entreprises qui fournissaient les armées (comme IG Farben ou encore Monsanto qui fabriquait l’agent orange) ?...

Et si vous venez me dire que je suis radicale je vous répondrais que sans cette question la racine du problème est éludée.
A part la justification de son rôle en tant que pièce dans la partie d’échec en cours, quel intérêt réel aurait une armée à protéger ce qu’elle est censée détruire pour conquérir ?

Je crois et j’ose rêver que si les armées utilisaient leur formidable capacité logistique, leur sens de l’organisation légendaire et leurs ressources humaines exclusivement à la restauration de tout ce qui a été saccagé en s’engageant à n’entrer dans aucun conflit tant que le Programme de Restauration des Ressources Mondiales pour les 21e siècle n’aura pas été achevé, elles feraient un grand pas et l’humanité avec.
Voilà ce qui me semblerait être une véritable hypothèse de travail, et non une partie d’échecs de plus à mener. Et voilà à mon avis, qui ferait que de nouveau les populations se sentiraient protégées par leurs soldats... A méditer ?

Reste que je suis contente d’avoir lu ce livre et je recommande aux plus passionnés d’entre vous de le consulter car il rassemble une mine d’informations factuelles (là encore sans mauvais humour) sur un sujet ambigu qui devrait être abordé plus souvent et mieux connu du public.



Vos commentaires

  • Le 9 décembre 2012 à 09:29, par auteur LaSeiche en reponse Et l’armée alors ?

    De temps en temps, je propose des articles parus dans LaSeiche sur d’autres sites parce qu’il me semble que l’éclairage, ou l’angle comme disent les journalistes, pourrait intéresser d’autres lecteurs.

    Ainsi, j’ai proposé récemment Et l’armée alors ? parce que je pense qu’au sommaire des réjouissances, on nous parle tout le temps (et moi la première) de semences, d’injustices, d’accaparement des terres, d’accès à l’énergie, etc. mais jamais de l’implication actuelle de l’armée dans tout ça. Via cette étude riche mais avec laquelle je ne partage rien, j’ai vu une occasion intéressante d’aborder la façon dont l’armée s’approprie la crise écologique et humaine dans laquelle nous sommes.

    J’ai donc proposé le lien à trois sites. BelleCiao (qui publie et modère après), LeGrandSoir (qui modère et publie ensuite) et Altermonde Sans Frontières ("le carrefour des altermondialistes").

    Ce dernier a refusé l’article... au prétexte qu’il ferait la promotion de l’armée. Le refus, pas de problème j’ai l’habitude de ne rentrer dans aucune case. Avec le temps, c’est même devenu une force.

    En revanche le motif coince car l’article n’a visiblement pas été lu et qu’au lieu d’arriver à le dire ou à argumenter un minimum, on en arrive à des aberrations du genre "ma petite, allez donc apprendre ce que c’est que l’armée..."

    Reste que j’ai trouvé l’échange amusant et j’ai eu envie de le partager - pensez, c’est ma toute première polémique ! On peut y voir la réplique exacte d’un échange débile qui aurait pu avoir lieu entre deux non-altermondialistes et c’est bien dommage car quel autre monde construire avec des frontières mentales pareilles ?

    Bien sûr que j’espère que l’armée pourra un jour se reconvertir tout comme j’espère que l’humanité pourra vivre une évolution. Est-ce que ça s’appellera encore l’armée ? Est-ce que ça s’appellera encore l’humanité ? Nul ne peut le dire mais ce qui est certain c’est que je suis convaincue que les Saint-Just qui ne voient que des "ennemis" partout font précisément leur lit et que bien des soldats, qui pensent ne pas avoir le choix, aimeraient mieux faire autre chose.

    Voici donc la très courte correspondance :
    Le 2 décembre 2012 :

    Bonsoir Michel, S’il vous intéresse, je propose de mettre ce texte aussi sur Altermondes. Merci, Eva

    Le 5 décembre 2012 :

    Bonjour, Pardon pour le retard à la "détente"... En aucun cas nous ne ferons la promo de l’armée sur Altermonde... Ces gens-là, seront certainement écolos le jour où leur conscience leur dictera de ne jamais plus balancer sur la pauvre humanité des bombes au phosphore, à l’uranium appauvri, à fragmentation... Et j’en passe d’autres encore bien moins écolos mais encore bien plus irradiantes, défoliantes voire chimiques ! Parlez-en à Handicap International, il vous expliqueront ça beaucoup mieux que moi ! Cordialement, Michel

    Le 5 décembre 2012 :

    Bonjour, Je ne comprends pas votre message.

    Mon article sur LaSeiche est plus que critique sur l’armée et sur cette étude et j’y dénonce justement la récupération absurde (mais pourtant réelle) que les armées font de l’idée de "défense de la biodiversité".

    C’est un sujet que je n’ai pas vu beaucoup abordé et la critique de ce livre permet de le faire.

    Si vous avez lu que mon article valorise l’imposture de l’armée sur ce sujet, il faut me le dire et que je corrige d’urgence le malentendu. Merci, Eva

    Le 5 décembre 2012 : Je vais éviter d’entamer une polémique superflue en vous disant très simplement que je ne suis pas intéressé par cet article. Cordialement, Michel

    Le 5 décembre 2012 : C’est peut-être une polémique superflue pour vous mais c’est sur mon travail que vous tirez à boulet rouge... visiblement sans même prendre la peine de lire.

    Dommage, je pense que plus on est capable de regarder en face ce qui se tient devant nous, plus on est fort et le greenwashing de l’armée devrait être bcp plus dit aux gens.

    Je n’apprécie pas le ton de vos messages qui manquent singulièrement d’ouverture dans le débat et font preuve d’une réelle suffisance... comme si j’ignorai de quoi l’armée est responsable. D’autant que vous comme moi travaillons bénévolement aux même choses.

    Un soupçon de courtoisie sincère serait bienvenue. Merci, Eva

    Le 5 décembre 2012 : Tout d’abord je sais ce que c’est que d’être poli et courtois. Tout comme je sais ce qu’écrire signifie et ce que parler veut dire. À vous lire j’estime que nous nous exprimons tous les deux sur le même registre : me faire à tort grief de ne pas avoir lu votre papier est discourtois et me taxer de suffisance est limite impoli. Je vous laisse mesurer l’empressement de mes salutations à l’aune de ce qui précède... Michel.

    Navrant, non ?




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