Dans l'océan du net, des chroniques et plus de 1000 adresses fiables, éthiques et bio.



(13 avril 2012)

Assourdissants suicidés

Dans un texte aussi bref qu’incisif Marguerite Yourcenar a parlé il y a quelques temps déjà de "cette facilité sinistre de mourir", inquiète qu’elle était de la multiplication de suicides chez les jeunes (1).

Longtemps le suicide ne fut que le versant aigu du spleen, du blues, une envolée de papillons noirs de l’âme prise dans les plis d’une mélancolie tenace, un flot d’humeur noire, bref une action toujours extrême, souvent mise de côté, tue. Dürer a fait une gravure célèbre de la Mélancolie, déesse des suicidés.

Je repense à Nerval qui se pendit dans une ruelle obscure du vieux Paris probablement enfouie sous l’actuel Théâtre de la Ville. A l’époque, la vie était une comédie, ou une tragédie, ou même un rêve. La folie intriguait, l’intuition n’était pas bienvenue au banquet du progrès industriel qui démarrait au XIXe siècle, la science étudiait et se promettait de tout résoudre après avoir tout expliqué. Il y avait donc jadis, de temps à autres, un suicidé.

Et puis j’ai lu un jour, comme vous peut-être, que "Le suicide des adolescents constitue la deuxième cause de mortalité en France entre 15 et 24 ans après les accidents de la route." (2) J’ai connu trois familles où un enfant de moins de 10 ans s’est suicidé.

Cela pourrait rester un cas, un parmi d’autres, des malaises avec la vie, quelques impossibilités à vivre mais non. Actuellement, les suicides se multiplient partout.
Entre 2007 et 2009, 3000 fermiers se sont suicidés en Corée du Sud en raison d’un endettement excessif et d’une concurrence déloyale avec de produits importés. Le suicide pour dire qu’ils ne peuvent plus faire leur travail. En 2009, une vingtaine de suicides chez France Telecom et en 2010, les ouvriers chinois de Foxconn, usine protégées par des gardes armés et ceinte de filets anti-suicide, où se fabriquent i-pad et pod.
En Inde, depuis les années 1990, des milliers de fermiers, 17 500 exactement entre 2002 et 2006 (3), se sont suicidés en avalant des pesticides. Le suicide pour dire l’impasse dans laquelle la Révolution verte a plongé la paysannerie indienne traditionnelle.
Il y a un peu plus d’un an maintenant que notre ami Jeff Knaebel s’est immolé en Inde, ne supportant plus la violence de ce monde matérialiste, à plus de 70 ans. En décembre 2010, c’était le jeune Mohamed Bou’aziz en Tunisie avec l’effet que l’on sait. Le retraité Dimitris Christoulas il y a quelques jours en Grèce sur la place Syntagma. Et pour qui suit l’actualité tibétaine, pas une semaine ne se passe sans que moine ou nonne ne s’immolent par le feu. Alors oui, c’est un billet sombre, c’est un constat terrible.
N’importe quel-le activiste vous le dira : pour qui se penche réellement sur la complexité de la crise mondiale que nous traversons, il y a de quoi devenir fou, de quoi avoir envie d’en finir.

Le 17 avril 2003, Lee Kyung-hae, fermier coréen et président de la Fédération des fermiers et pêcheurs de Corée, s’est lui aussi suicidé à Cancún pour protester contre les effets désastreux de politiques agricoles défendues par l’OMC. Ce jour lui est depuis dédié. Mais tous les autres ?

Comment considérer que "l’écologie" ne serait qu’une mode de bourgeois pansus alors que tout, tout, des écosystèmes naturels aux systèmes de santé publique, est en train d’être détruit ? L’écologie comme l’avenir sera ce que chacun-e en fera en conscience, avec ou sans parti.

Se suicider est un geste terrible dont je n’ai rien à dire. C’est peut-être le signe d’une fragilité, ou pas. Mais le fait est qu’il est en train de devenir un mode ultime de protestation, de refus de la violence - économique, écologique, humaine - qui nous est faites.

Et je n’ai pas fini d’être en colère quand le malaise généré par l’hyper-industrialisation perpétue une destruction qui n’a d’autre nom que "profit". Un seul exemple et je vous laisse : on tue, en toute impunité au Brésil, on brûle vif un petit enfant dans la forêt amazonienne (4) pour faire déguerpir les indigènes, couper les bois et planter des merdes. Artaud parlait à propos de Van Gogh du "suicidé de la société."

Il reste 150 000 millions de peuples indigènes sur terre, non-encore alignés, chasseurs-cueilleurs parfois, fragiles d’inutile matériel et si forts d’immatériel - je voudrais pouvoir un jour ne plus penser à eux comme à des suicidés en sursis de notre avidité.

« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démocratisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. » Antonin Artaud, en 1938, dans Le théâtre et son double.

(1) Ce texte se trouve dans le recueil d’essais, Le temps ce grand sculpteur. (2) Source Adosen. (3) Voir l’article Wikipédia en anglais - bien plus complet que la version française. (4) Comme souvent, seul Survival en parle - c’était chez les Awa.



Vos commentaires

  • Le 14 avril 2012 à 19:06, par auteur Janine Dessert en reponse Assourdissants suicidés

    Ma chère Eva,
    que puis-je dire après avoir lu tes mots, tes pensées, ta colère et ton ressenti profond sur un sujet tabou, depuis si longtemps : le suicide des jeunes. Je ne ferais pas un raccourci facile, je pense aux dauphins qui viennent d’échouer sur les plages...........
    Je continue à être une lectrice fidèle, je communique tes coordonnées, mais ici les Français, du moins ceux que je connais, sont frileux, ils savent mais l’essentiel, c’est les vacances, Carrefour market, les élections, et après...........
    Tu fais un travail remarquable, je ne te flatte pas.......C’est pas mon genre. Est-ce que tu es référencée internet en Allemagne ? Sûrement. Question d’une vieille jeune internaute qui t’embrasse très fort. Bisous à Flora.

  • Le 17 avril 2012 à 16:14, par auteur angelique boudet en reponse Assourdissants suicidés

    vive ta colére et ta motivation qui motive toujours. Angélique




Twitter FacebookRSS

Ce site est proposé par

Cliquez ici pour voir tous nos livres.
<p>Mes adresses, trucs, conseils</p>
C'est La Seiche qui pèche !
Dans l'océan du net plus de 1000 adresses fiables, éthiques et bio.


Zoom de la semaine

Rencontres avec des passionnés

Et pourquoi une seiche ?

Parce qu’elle a plein de tentacules pour toucher et s’intéresser à 1001 choses ! Sa capacité d’apprentissage est étonnante, elle s’adapte et change de couleur plus vite que le vent. Et sa meilleure défense c’est... son encre sépia. Autrefois, quand les écoliers s’en allaient flâner sur les chemins de traverse, dans les encriers l’encre séchait... Mais qui est La Seiche ?